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30 MARS 2020 | HOMÉLIE LUNDI 5e SEMAINE DE CARÊME

(Jn 8,1-11) « Tous sont partis, il en reste deux : la misère et la miséricorde. » Cette petite phrase, tirée d’un commentaire de Saint Augustin,recèle une grande vérité.À la fin de l’évangile, au début de la 5e semaine de Carême, 3e de confinement, il ne reste que ça : le face à face entre la misère - toutes nos misères personnelles et collectives - et la miséricorde de Dieu, son visage humain en Jésus.

Aujourd’hui, tous les pays retiennent leur souffle. D’une certaine façon, nos sociétés n’ont pas attendu le virus pour être en détresse respiratoire. On manque souvent d’air, de temps de respiration, quand on n’est pas contaminé par l’individualisme et la surchauffe médiatique. Parfois, l’envie nous prend de jeter la pierre aux gouvernants, de montrer du doigt l’étranger ; certains ruent dans les brancards, d’autres se ruent sur les médicaments et les polémiques. Et pendant ce temps, que fait le Seigneur ? Il se tait.

« Du doigt, il écrivait sur la terre », précise saint Jean, avec le même verbe que le livre de l’Exode à propos des dix commandements. En pleine traversée du désert, Dieu écrit sa Loi sur des tables de pierre, il la confie au peuple pour la graver au fond des cœurs. De même, au creux de nos vies, au plus fort de nos désarrois actuels, Dieu veut faire alliance avec nous : comme il tira Adam de l’argile première, il veut nous modeler un cœur nouveau. Non, cette quarantaine n’est pas une récréation interminable. Oui, ce temps suspendu peut devenir une re-création, une parenthèse à ouvrir comme on ouvre une fenêtre pour chasser les mauvaises odeurs, respirer avec ses deux poumons (la tête et le cœur, la foi et la raison), avant de pouvoir sortir, enfin, et de marcher sur ses deux jambes : la prière et l’action, l’amour de Dieu et l’amour du prochain, inséparablement.

Si nous ne voulons pas finir asphyxiés ou impotents, c’est le moment de se muscler, corps et âme, et de se délester de ce qui nous encombre. En guise de régime, mettons-nous sous le régime de la miséricorde ! Il ne s’agit pas de nier le passé, de passer l’éponge sur nos errements. Il s’agit de repartir du Christ, de sa parole qui renouvelle : « Moi non plus, je ne te condamne pas. Va et désormais, ne pèche plus ».

Ces mots-là ont bouleversé la femme adultère. C’était une morte en sursis, prostrée par la peur et la honte, et le Seigneur l’a remise debout. Ce soir, il ne désire rien d’autre pour nous et pour notre humanité angoissée : nous pardonner, nous redire son amour et par-là nous rendre capables de pardonner et d’aimer à notre tour. Et le miracle se produira : la tendresse de Dieu et la force de l’espérance se reflèteront en nous, soignants ou pas, comme autant de visages humains de Sa miséricorde …

Cette année, pas question de se confesser avant Pâques. Mais ce qui est toujours possible, c’est de se présenter devant le Seigneur ; c’est de se réentendre dire de Sa part, par une contrition sincère, un verset de l’Écriture, une messe en vidéo ou un appel téléphonique, que nous valons plus que nos misères. Seule l’expérience de la miséricorde peut sortir de l’isolement et du désespoir, et réhumaniser notre terre.

Avec Suzanne dans la première lecture, avec toutes les filles humiliées de l’histoire sainte, tous les enfants perdus et retrouvés de l’Évangile au quotidien, avec tous les fils de ce monde éperdus de douleur et de dévouement, avec tous les fils renoués de nos existences, avec Jésus mort et ressuscité, livré pour nous à chaque Eucharistie, choisissons la Vie.